L’appel de l’eau de Moryn
« L’union des corps sera leur langage, mais l’ouverture des cœurs les guérira. »
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L’histoire
Entendez simplement les murmures…
Perdue dans les eaux sensibles d’une planète vivante, une femme blessée rencontre un veilleur silencieux. L’union des corps sera leur langage, mais l’ouverture des cœurs les guérira. Sur Moryn, planète‑oasis oubliée, les océans écoutent.
Envoyée pour cartographier ce monde réputé instable, Noëlia n’avait qu’un seul objectif : disparaître. Elle désirait échapper à la douleur qui la consume depuis trop longtemps. Mais lorsque sa capsule plonge dans les eaux sensibles de Moryn, ce n’est pas la mort qui l’attend… Sauvée par Sulian, un être amphibien, elle découvre une planète qui communique avec l’intérieur du corps. Une planète‑mémoire, qui refuse le mensonge et réveille les douleurs cachées.
Entre immersion émotionnelle, fusion sensorielle et reconnexion à elle‑même, Noëlia devra se laisser traverser, tandis que Sulian réapprendra à aimer sans dissoudre ce qui est.
L’appel de l’eau de Moryn est un voyage doux, lent et profond, un retour à la fluidité d’être, à l’écoute du corps et du lien.
Chaque voyage est une expérience unique qui peut se vivre indépendamment des autres.
Vous avez votre plateforme habituelle ? Le livre y est aussi.
Extrait
Je n’étais qu’une humaine alourdie d’un corps dense comparé à l’enveloppe protéiforme du gardien. À mesure que nous descendions dans les profondeurs du sanctuaire, ma peau se couvrit de chair de poule. Un changement se produisait dans les murs qui nous entouraient, ainsi qu’en moi. Ma respiration se fit plus profonde et plus lente. Elle se cala sur le rythme d’une pulsation qui résonnait dans ma cage thoracique. Mon corps se relâcha aussi. Mes épaules s’abaissèrent et j’inspirai avec amplitude. Cette planète vivante semblait m’habiter comme si elle s’incrustait dans chaque cellule de mon organisme. Son eau dissolvait les impuretés, les crispations musculaires et mes peurs. Lorsque nous arrivâmes devant une arche majestueuse taillée dans la matière translucide des profondeurs, Sulian s’arrêta et se tourna vers moi.
— Dans la chambre des reflets, le flux sacré est pur, Noëlia. Il ne masque rien de ce qui est, aucun mensonge ni manipulation. L’eau transcrit ce qui est au point zéro.
Quoi répondre ? Je ne pouvais qu’écouter et ressentir avec chaque parcelle de mon être l’expérience qui se présenterait. Je ne reculai pas. L’appel de l’eau de Moryn se révélait plus puissant que les peurs. Il incarnait l’appel de ma vérité intérieure délestée des filtres et conditionnements. Sulian franchit la membrane de l’arche en s’immergeant dans ce qui se trouvait au‑delà. Mon cœur s’emballa un instant, mais je le suivis et l’eau de Moryn nous absorba en son sein.
Il n’y avait aucun torrent violent ni chute brutale comme je l’avais imaginé. L’eau me caressait d’une étreinte irrationnelle. Une mer nous enveloppa dans sa tiédeur. Je m’attendais à suffoquer et à paniquer par la peur ancestrale de la noyade, mais je respirais naturellement. Ma peau frissonna sous ce constat sécurisant. L’eau épousa mon corps, mes bras, mes hanches, mes jambes. Tout mon être s’adapta sans effort, glissa, se délita sans jamais disparaître. Je flottai. Mes membres demeuraient encore alourdis par des mémoires. Alors, le gardien me guida sans mots ni gestes précis. J’ignorais comment, je percevais ses intentions véhiculées dans le flux. L’eau s’ouvrit devant lui, créant un passage dans son immensité bleutée. Sulian me mena vers une chambre plus profonde encore, un espace où la lumière visible n’était plus nécessaire, mais ressentie avec tout le corps. Une clarté irradiait des parois elles‑mêmes, baignant tout d’une lueur rassurant et protectrice à l’image d’un intérieur matriciel. Sulian me fit signe d’une main. Nos peaux ne se touchaient pas pour autant une onde me traversa. Elle entra à travers mon bras, remonta vers mon épaule, descendit le long de mon flanc, jusqu’à mon ventre et là, quelque chose céda en moi. Comment traduire en mots ce moment précis ? C’était comme si le barrage intérieur que j’avais construit pierre après pierre au fil de résistance et de contrôle acharné, venait d’éclater en un pop. Des bulles iridescentes m’entourèrent. La douleur que j’avais enfouie, toute la colère et les regrets qui macéraient en silence, toutes les larmes que je m’étais interdites de verser, chaque sanglot refoulé dans ma gorge, toute mon agonie se détachaient de mon organisme. L’eau bienveillante me retirait couche après couche les stigmates de ma souffrance cristallisée, pièce par pièce, souvenir après souvenir, sensation après sensation avec une chaleur bienfaisante. Je n’avais plus jamais crié après la perte de mon enfant silencieux. Mon monde s’était simplement fissuré. J’avais observé le vide se creuser là où la vie s’exprimait autrefois si joyeusement. Je n’avais pas versé les larmes qui soulagent et qui apaisent l’âme. Alors, elles avaient rempli le vide et je m’y étais noyée. Puis j’avais repris le masque social et j’avais poursuivi mon travail. La cartographie me convenait parfaitement : de l’analyse froide, les chiffres précis des cartes stellaires, les missions périlleuses. Je m’étais dissimulée dans l’immensité de l’espace pour ne pas me confronter à l’immensité du manque qui m’habitait. Mon corps était devenu une forteresse. Mes émotions étaient cadenassées à double tour, de peur que tout n’explose si je laissais la moindre brèche s’ouvrir.
Dans l’eau de Moryn, mon ventre se contracta. Mes côtes se serrèrent comme dans un étau invisible et tout remonta à la surface. Aucune vague dévastatrice, juste une délivrance. Une poussée intérieure puissante et incontrôlable. Ma gorge se serra d’un coup tandis que ma poitrine explosa dans un sanglot qui jaillit dans l’eau. Je pleurai abondamment. Chacune de mes larmes contenait un souvenir, un fragment de vie occultée de ma conscience. Tout y passa même le prénom que je n’osais plus prononcer, y compris dans mes pensées ! Le nom de l’enfant que j’avais été incapable de sauver.
Sulian m’accompagnait dans ma douleur. Son corps se transforma en un maillage enveloppant qui me soutenait. Le veilleur ne s’occupa pas de ma peine. Il ne chercha pas à l’effacer. À l’instar de l’eau, il la recevait entièrement. Il la laissait simplement être.

